Dimanche 30 août 2009 7 30 /08 /Août /2009 14:12
Tout au fond de la mezzanine en forme d’alcôve, une petite lumière orange s‘était ouverte. Il n’y avait aucun bruit, mais il semblait à l’Anonyme qu’elle entendait ses os craquer en levant pesamment son maigre corps du matelas posé à même le sol carrelé. Elle prit le téléphone portable toujours allumé, son seul lien avec les autres; enfin, avec les enfants, et descendit précautionneusement, en se courbant le plus bas possible pour ne pas heurter la poutre au plafond, les premières marches, la pente raide de l’escalier de bois qui accrochait sa pièce en sous-pente au reste du minuscule appartement qu’elle occupait sous les toits du numéro trois.

L’Anonyme se sentait poussive et vieille. Comme chaque matin; comme à chaque ouverture d’une nouvelle solitude aveugle.

Au bas de l’escalier le petit chien noir et blanc l’attendait déjà, ses oreilles rondes tournées vers elle et la tête droite, et avec comme un sourire sur sa gueule ridée. Sans doute avait-il lui aussi entendu la souffrance dans le corps de l’Anonyme.

Et le vieux corps étroit se penchait vers lui; et une fine main ridée, tachée de soleil et égratignée d’engelures, caressait doucement la petite tête humble de l’animal; et le trait des lèvres jointes murmurait.

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L’Anonyme rassembla des superpositions de robes autour de son corps froid, et ouvrit grand l’une des petites fenêtres à carreaux. Le souffle muet de la nuit entra en frissonnant dans l’appartement; la nuit n’était encore qu’une vague inerte posée sur la ville pétillante de lumières artificielles, sur la place vide, sur la fontaine éteinte.

L’Anonyme traînait ses pieds chaussés de vieilles mules en feutrine, vaquait à rien qu’aux gestes d’un jour sur l’autre, en évitant de penser.

Penser faisait encore plus mal que remettre en route son corps usé, ou que tremper dans de l'eau froide les cicatrices à vif de ses mains.

Elle but un verre d’eau, prit un grand seau de plastique qui n’avait pas plus de couleur que tous les tissus accumulés sur elle, noua un sombre foulard sous son menton, entre deux rides de chairs, et sortit de l’appartement, le petit chien tout autour d'elle.

Elle descendait doucement; elle voulait contourner les éclats de douleur qui accompagnaient certains gestes de cette enveloppe du temps de sa vieillesse; du temps de maintenant. Elle les connaissait par cœur, ces gestes qui font mal, alors elle marchait un peu courbée et aigüe, sans balancer les bras, sans tourner la tête, droit sur l’eau stagnante et noire de la fontaine.

Sa journée de labeur commençait, comme six jours sur sept de chaque semaine. A présent il fallait seulement accomplir les gestes identiques à hier et à demain, avec le petit chien en silence tout autour d’elle.

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La porte du numéro trois gémit un peu puis claqua brutalement. Le bruit mit du temps à s’écailler dans la nuit compacte, à peine ouverte par endroits des ronds des lumières artificielles de la ville.

La silhouette anonyme, sombre et aiguë, lame effrangée, semblait ne rien sentir de tout ce noir; de la douceur du temps pas encore réveillé. L’aube était bien loin.

Elle traversa d’un pas inégal la petite place, droit sur la fontaine silencieuse, comme si elle coupait le temps, le seau gris brinquebalant à son côté.

L’anonyme plongea le seau dans l’eau glacée et endormie, et cela fit encore un bruit insolite; comme s’il n’avait pas le droit d’exister à cette heure-ci; à cet endroit-là. Le seau ressortit dégoulinant. Et l’eau gifla la robe du dessus; et l’Anonyme ne s’en souciait pas: elle était couverte comme un oignon des grands froids.

Rien, aucun signe de vie humaine ne semblait sortir de l’ombre étroite, des jupes à peine mouvantes, du fichu marron noué sur la tête, des gestes mécaniques et vides.

C’était comme si le seul être vivant de l’instant était un petit chien noir et blanc qui accompagnerait des tissus en mouvement.

L’anonyme économisait les gestes; le petit chien marchait vite, tournait sur lui-même, bondissait un peu, poussait sa truffe par terre.

L’anonyme se dirigea, seau dégoulinant à bout de bras, vers l’immeuble en face du numéro trois. Elle sorti de l’intérieur des superpositions de tissus, un trousseau de clé qui tinta sans presque faire la chanson des clés; s’ouvrit la porte, et disparu à l’intérieur de l’immeuble.

Le petit chien noir et blanc s’était assis devant la porte close et attendait, ses larges oreilles arrondies à l’affut du moindre tressaillement d‘air.

Une vingtaine de minutes plus tard l’Anonyme réapparut sur la place, alla vider le seau dans la fontaine, le remplit à nouveau, et entra, avec le même boitillement pointu, les mêmes gestes - ou la même absence de gestes- dans l’immeuble d’à côté, puis dans celui d’à côté… jusqu’à l’immeuble mitoyen au numéro trois.

Le petit chien noir et blanc l’avait suivie devant chaque porte, où il s’était assis, immobile, sauf les oreilles. Chaque aller et retour irrégulier de l’Anonyme le faisait tourner comme un manège. Il l’accompagnait à la fontaine, reniflait tout autour à chaque fois qu’elle vidait et remplissait le seau, jetait négligemment trois gouttes d’urine en levant si haut la patte que quelques fois il chancelait à se retourner par terre.

A la fin tout les abords immédiats de la fontaine étaient ruisselants d’eau, et les traînées humides sillonnaient les dalles comme les rayons d’un soleil noir reliant les habitations à la source mère.

Alors le chien se dirigea vers le numéro trois, attendit d‘aplomb sur ses quatre pattes, la tête bien haute, que la brisure de vêtements ouvre pesamment la porte, le seau de nouveau plein au bout d‘un bras; et chaque pas balançait une giclée liquide qui faisait des taches éteintes par terre. Le chien suivit la silhouette anonyme dans l’entrée encore plus noire que la nuit dehors; la nuit qui commençait à déchirer des coulées de lumière laiteuse.

Quelqu’un qui aurait bien regardé aurait découvert que l’Anonyme et le petit chien noir et blanc agissaient pareil toutes les nuits, sauf celle du Samedi au Dimanche; qu’ils n’échangeaient aucun son; que seul le chien semblait posséder un regard.

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Les nuits d’été, de canicule et de chants d’alcool, ils ne l’arrêtent pas, le cliquetis lamé d’argent de la petite fontaine.

A l’aube grise encore, l’Anonyme n’a qu’à pousser de sa vieille main le tissu accroché qui sert à isoler sa nuit de celle des autres, et l’eau lui coule à l’âme, curette les terreurs du sommeil, abreuve un instant les deux minuscules pics noirs et secs qui lui servent de regard.

Peut-être alors se souvient-elle?

Et le petit chien de silence pose sa gueule délabrée et ses deux pattes avant sur l’appui de la fenêtre, son corps étiré tout contre le marécage de tissus de son aimée. Ses yeux de poisson s’éteignent et se frottent à l’Anonyme, obligent une caresse; d’abord étourdie, puis consentie. Il pousse le reflet d’autrefois à sa place dans le vieux corps aigu, là où tous les fantômes des humains se promènent en liberté, en toute impunité, dans le noir des mots tus.

Les animaux connaissent bien cette dépression impuissante chez les humains; c’est pour ça qu’ils sont sans paroles.

Le petit chien noir et blanc sait aussi que si l’Anonyme se perd dans un de ces reflets d‘autrefois, alors il n’aura plus personne à protéger.

Quand elle était jeune, l’anonyme était un garçon.

Même qu’elle avait un prénom… mais de si loin, elle ne se rappelle plus lequel… Il faut dire qu’il y avait peu de bouches à l’appeler, son nom...

Elle arrive encore à entrevoir un cri noiraud, pies nus, et sale.

Peut-être bien qu’elle n’habitait pas ici, dans ce pays dont elle entend si mal la langue...

Mais c’était un pays de soleil, ça elle sait. Et puis de couleurs aussi. De petits carreaux de couleurs. Et que c’était doux aux pieds; ou au sommeil, quand il arrivait à l’improviste, à la langueur d’un conteur, d’un musicien, d’une prière.

Ah la prière! Ca elle se souvient!

Avec la première giclure de soleil, là haut, sur l’arrondi éblouissant du minaret. Avec la Voix! Celle qui réveille tous les chants du monde. Qui dit bonjour à Dieu pareil qu’aux humains, même les plus humbles.

L’anonyme soupire… ça fait comme une plainte rauque qui viendrait de derrière la mer; de tout au fond des temps.

L’Anonyme grinçouille un peu son corps, reprend son pas inégal, s’éloigne du cisaillement perlé de la petite fontaine tout en bas; le petit chien en pirouettes autour d’elle.

Une cloche pointue rapporte le temps.

Qu’est-ce qu’elle oublie?

Ah oui, le seau. Le seau à mettre l’eau morte; l’eau à nettoyer les crasses humaines.

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C’est pas tout à fait comme ça qu’elle pense, l’Anonyme, puisque c’est dans une langue que le petit chien n‘entend pas; mais il sent bien que ça ressemble à ça.

Il ne saurait dire; mais ça fait du temps qu’ils vivent ensembles: un jour de rien. Un jour de chaleur et d’attente. Un jour où la voiture était partie sans lui, le petit chien avait suivi une ombre comme une griffe, des jupes odorantes.

C’est comme ça qu’il s’était installé chez l’Anonyme.

Et

De temps en temps le pli de sa bouche marmonne des bruits doux et rocailleux, quand elle se penche douloureusement pour poser une seconde sa main torturée sur sa grosse tête de chien.

Comme il aime ça le chien!

Le soir, il pose ses poils courts sur le carrelage, tout au bord du matelas par terre de l’Anonyme.

Ils dorment ensembles.

Il connaît comment elle ronfle; il s’éveille quand elle pense le noir, des heures, avec les épines de ses yeux pointus sur la nuit.

Il connaît comment elle grince aussi, quand le geste est trop large, ou trop brutal.

Ce qu’il sait, surtout, c’est que l’Anonyme a froid. Que c’est grave; et qu’elle en est morte. Dedans.

Lui, le chien, il ne connaît pas les trucs d’humain. Mais ça lui fait pitié quand même, ce vieux froid qui tremble; pitié à en avoir la gueule humide; à caresser avec la langue.

Elle n’aime pas ça les caresses de langue, l’Anonyme. Elle ne dit rien, comme toujours, mais elle se pousse; surtout quand elle est assise sur le vieux canapé encore un peu vert.

Peut-être que le froid empêche les caresses?

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Il y a quelque chose que le petit chien noir et blanc ne sait pas.

C’est ce qu’il se passe lorsque qu'il n'est pas là; lorsque l’Anonyme lave les escaliers des autres.


C’est rien laver: on plouf la serpillère par terre, on courbe un peu le dos, on essaie de ne pas serrer trop fort le manche du balai qu’on pose sur la serpillère, et on navigue sur les marches: un coup à droite; un coup à gauche.

Et on descend les marches à reculons, le cul dans le vide, la serpillère sous le nez.

Ca laisse tout le temps de penser.

Ce qui est difficile, c’est de ne pas connaître les mots, pour penser: à chaque fois l’Anonyme a ce dilemme dans la tête: les mots lui viennent dans une langue, et elle se souvient dans une autre.

Il lui faut mettre beaucoup de concentration pour traduire!…

Alors quelques fois l’Anonyme voit une enfant claire; et d’autres fois la silhouette est noire; comme le petit garçon perdu, celui qui écoutait la prière. Mais ça n’avait rien à voir.

Les tôt matins d’été c'est plus facile: les gerçures font moins mal; le corps semble plus souple, moins grimaçant; un peu comme un filet d’air sous les ans.

Comme aujourd'hui, sur le balancement de serpillère d’Août.
l’Anonyme entend même quelque chose suinter de son corps: un genre de plainte éraillée; d’accouchement; d’expiration rauque….

Cette fois là la petite fille est comme du cuivre. Et elle rit avec de petites dents très blanches; et l’Anonyme est sûre qu’elle éclabousse de taches de rousseurs le soleil du ciel. Ailleurs.

…Et la comptine était revenue; comme ça; avec une odeur âcre de lait maternel; le feutre ocre des grains de poussières de terre.

Une piqure de bonheur diaphane. Eternel.

l’Anonyme redresse son corps qui coince. Et elle pose sa main d’os sur le coin de son dos, celui qui fait mal depuis si longtemps; puis la main rabat plus encore le fichu sale sur ce qui n’est plus son visage, puisqu’elle ne se regarde jamais plus.
Alors on ne voit qu’une ride sèche à la place de la bouche; et elle secoue la serpillère dans le seau, elle brouille l’eau, comme pour effacer un mensonge.


D’ailleurs dehors elle n’en a rien transpiré au petit chien: tromper; se tromper; ce serait bien trop grave; surtout ce petit manège pur tout autour d’elle, sur la place vide, à la fontaine tue.

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Mais :
Flash. Pose. Flash flash. Pose.

Cartons. Soies. Nus.

Filles maigres qui viennent, qui s’en vont; regards exsangues.

Cris. Ordres. Jurons. Exclamations.

Le Beau artificiel; sous des lumières d’or faux.

Foule bruissante, applaudissante. Critiques.
Femmes, femmes, femmes; même les hommes.

Musique. Musique. Trop fort!


Fatigue. Usure. Brûlure.

Solitude.

Sniff.

Terreurs. Rires automates. Echos des talons qui claquent. Claquent. Flashs flashs.

Images. Couvertures. Unes. Papier glace.


Faims. Aéroports.

Soifs. Alcools. Encore.

Taire la parole.


Mal les dents.

Mal le ventre. Qui ne saigne plus jamais.

Mal les jambes. Mal le dos.

Froids.


Sommeils hallucinogènes:

Il fait nuit. Dehors les vies se sont recouvertes de silence.

L’Anonyme s’est assise, sans un frôlement d’air, sur le coin gauche du vieux canapé encore un peu vert.

Elle n’a pas La télé. Ni Les informations. Ni plus aucun de ces mots en ions, qui s’entreclaquent, pour empêcher la pensée, dépenser le temps.


On dirait bien qu’un petit chien noir et blanc ronronne, truffe humide posée sur une vieille main.

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Chien, comme un écheveau de poils noirs et blancs, dévalait les cinq étages au raz des marches. Comme toujours, il était accompagné de lespèce de cliquetis, comme un bruit d
aiguilles à tricoter qui iraient à toute vitesse: le bavardage de ses griffes sur les tomettes.
Il s’arrêta net devant la lourde double porte de bois: elle était fermée! Pourtant Chien était descendu parce que son oreille droite avait entendu le noir Monsieur balafré du troisième double verrouiller sa porte, et glisser sans presque un bruit sur les marches; aussi parce que sa truffe avait senti la rauque odeur de fumée que cet humain traînait toujours avec lui, et qui nen finissait pas de se méandrer longtemps dans tout limmeuble.

Chien approcha sa gueule en un mouvement de va et vient, suivant la règle chuintante du vent qui s'engroufrait par linterstice du bas des deux battants clos sur limmeuble numéro trois. Le vent flairait bon une vieille odeur de poisson; sans doute les victuailles à jeter que le restaurant dà côté venait dentreposer. Contre le battant droit ça sentait lhomme noir; Chien navait pas été assez rapide, ou lhomme avait fait plus vite que dhabitude: il venait de laisser la porte se claquer derrière lui.

Chien se tourna sur lui-même: il avait une fichue envie de faire pipi, et dans l'entrée de l'immeuble, c'était impossible!

Finalement il s'assit sur son cul blanc d'où dépassait un mognon de queue à bout noir; il leva sa gueule noire et applatie; il orienta ses grandes oreilles, noires à la base, blanche en haut, là où c'était fin et rond comme un pavillon translucide; bien droit; attentif; face à la porte.
Chien n'avait aucune notion du temps; il ne savait pas depuis quand il attendait. Simplement il avait mal au bas du ventre, comme si le liquide chaud qui sert à marquer le territoire allait exploser dans son petit corps tendu de muscles.

Il grognait tout doucement; faisait de temps en temps un tour complet sur lui-même; reprenait son attente.

Quand enfin la porte de bois vert s'ouvrit lentement, il fila par la fente d'air, sans même regarder qui entrait.

A l'odeur, c'était la maigre asiatique... il avait bien fait d'aller vite: quelques fois elle lui envoyait un sale coup de pied quand il se faufilait entre ses jambes: ces deux piquets gainés d'un épais tissu gris reniflant une méchante vieillesse de crasse froncée.

Dehors c'était vide de soleil glacé par le vent.

Chien avait épaissi son poil depuis quelques temps, depuis qu'il

faisait si froid, mais ça ne suffisait pas aujourdhui... il frissonna poil à poil, puis courut jusquau plus proche olivier, et pissa longtemps; longtemps.

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Eric et Katy auraient dit qu'il y avait une habitation de mystère sur la place tranquille où les vieux du centre à malades prenaient le soleil et quelques écumes de vent de mer le Dimanche matin.
I
l suffisait aux deux enfants de lever les yeux puis la tête, et tout de suite limaginaire était accroché aux trois petites fenêtres à minuscules carreaux sous le toit de limmeuble numéro trois; des fenêtres qui semblaient comme éclairées delles mêmes: en plein midi-soleil elles suintaient des vagues dor à brûler le regard; au coucher des enfants elles pétillaient dorangers, comme surlignées sur la nuit.

Eric avait dit à Katy que personne ne savait le nom des habitants du numéro trois; et pourtant tout le monde se connaissait sur la place aux oliviers. Il disait que même les maîtres du quartier, les patrons des deux bars et celui du restaurant, haussaient les épaules quand on leur demandait qui logeait là; un peu comme sils naimaient pas être pris en défaut du savoir de territoire. En tout cas cétait ce que lui avait rapporté Mario, lenfant du bar jaune, un gamin qui restait perpétuellement autour de la fontaine. Il avait dit que son père laissait se lasser les conversations des habitués quand elles hantaient le sujet.

Et puis surtout il y avait le petit chien noir et blanc...
Il sortait de limmeuble N°3 plusieurs fois par jour, à loccasion de louverture de la grosse porte de bois vert vieux; il tournait sous les oliviers, reniflait, faisait ses besoins, et rentrait dès que quelquun poussait de nouveau la porte de limmeuble.

Eric et Katy navaient jamais vu ce chien tricoter ses petites pattes ailleurs que sur la place.
C’était un chien avec une grosse tête et des oreilles de lapin toujours mobiles, et des babines noires ciselées comme sil riait tout le temps. Le blanc de son pelage était plus vrai que la neige quon voit à la télé, et ses taches noires plus cirées que du velours neuf. Il navait pas de queue à dire les humeurs, alors on ne savait même pas sil était content; si il éprouvait quelque chose ou rien.

Il ne se laissait approcher par personne, et faisait un large écart dès quon allait vers lui; et ça sans jamais aboyer, sans jamais gronder. Et même les petits gamins noirs qui se giclaient leau de la fontaine navaient pas une fois osé courir après lui ou lui jeter des cailloux, comme ils le faisaient aux chats sauvages ou aux pigeons malades.

Eric disait à Katy que cétait un chien muet dedans comme dehors...

Pour de vrai, il pensait que cétait un chien de lumière et de silence, tout comme les petites fenêtres là haut dont les enfants étaient persuadés quelles labritaient.

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Il y a plein de voix que maltraite le vent. Ca fait des puzzles de sons; des hachures.

Elle n’entend pas bien. Mais mieux que dans la vie, quand même; c’est sans doute parce qu’il fait nuit.

L’anonyme est assise, comme un petit paquet qu’on n’aurait pas ouvert, sur la dernière marche du rude escalier de bois; au pied de son matelas par terre.

Le petit chien à taches blanches, taches noires dissoutes dans la nuit, l’avait entendue craquer: elle ronflait, puis elle s’était mise à craquer, comme souvent, d’un coup, dans le ventre de la nuit.
D’un coup de mauvais rêve, sans doute. De ceux qui réveillent les douleurs du dos, des hanches, des genoux, des mains, des passés.
Au raz des poutres de bois vieux, il l’avait vue ramper, et puis se recroqueviller, là, devant le vide.

Elle fait une tache sombre et regarde la fenêtre à peine plus foncée que la nuit, en bas.

Il y a une fente de soleil, ruisselante sur l’éternité de l’eau, brisée par les milliers de franges des vagues. Ces vagues qui la bousculent, la troussent, la poussent, la prennent et la rendent; la nagent; mouillé doux. Ventre souple et lisse de houle remuante; ronde.

Et le torrent d’or craquelé se cache sous l’eau quand la mer noye ses yeux.

Le petit chien regarde l’Anonyme sourire; enfin, il sait que c’est un sourire ce fil frémissant, tiré sur les trous des dents.

Alors, même s’il sait que ça ne se voit pas, il remue son moignon de queue, oreilles dressées sur gueule penchée.

Il sait qu’il ne sait pas. Mais pourquoi savoir?

L’Anonyme a récupéré Cali la blanche, tout au fond du souvenir. Ce souvenir étrange, ce jour où elle était enfin devenue fille……..

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Marie découvrit lAnonyme un matin vers cinq heures, alors quelle ouvrait la porte pour aller chercher du linge qui séchait sur létendoir du palier: les enfants navaient plus rien de sec et propre avec lhiver; avec cette pluie; avec sa maladie surtout.

Alors Marie sétait levée très tôt pour poser sur un radiateur quelques culottes et chaussettes, pour quils soient secs au lever des petits.

En ouvrant la porte elle se trouva, dans le froid figé de noir de la cage descalier, face à une forme grise qui se redressait en tournant lentement sur elle-même.

Marie navait jamais peur; cétait un truc quelle avait décidé une fois pour toutes pendant sa dernière grossesse; sous les poings de son amour.

Elle vit un fichu à franges, puis une serpillère qui dégoulinait sur des espèces de chaussons de feutrine. Son regard remonta de la serpillère jusquen haut de chiffons accumulés, jusquà ce quil se cogne à deux épines noires et brillantes sous le fichu, fichées dans des orbites couleur de terre.

Il ny avait aucun bruit, aucune lumière, aucune odeur; juste cette faille comme un malheur, à portée de bras .

Pour agir sans crier, pour pousser le cauchemar en dehors delle, Marie appuya dinstinct sur la minuterie: ces yeux étaient un vide qui la transperçait.

Ce fut exactement à ce moment là que lanonyme se retourna et descendit les marches à une vitesse incroyable elle boitait et pourtant on aurait dit quelle glissait dune marche sur lautre, sans un son, sans même un déplacement dair. Seules ses jupes flottaient un peu à chaque frôlement de sol.

Marie entendit la porte du bas claquer. ..et puis plus rien quune frayeur en désordre dans sa tête. 

Elle en avait oublié les culottes et les chaussettes; elle en avait oublié quelle ne craignait rien ni personne.

Elle rentra dans lappartement, tremblante; verrouilla la porte à deux tours de clé; et se fit un très grand bol de café pour calmer tout ça.

Marie savait bien quelle venait de rencontrer la femme de ménage de limmeuble; et elle se disait Pauvre Femme.

Mais pourquoi en avait elle frissonné longtemps, seule devant son bol blanc, dans la pénombre des lumières indirectes de la pièce?

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C’est pourtant ce jour là. Ce même jour, après midi:

Marie attendait à une terrasse, sur le port.

Comme convenu par mail.

Et Marie savait qu’elle l’attendrait plus tard que l’heure; qu’Elle aurait du retard.

D’ailleurs, un message sur le portable : «je suis en retard!»

Alors Marie avait choisi une double table, à l’ombre, tout contre les fins jets de brume d’eau; ces vapeurs à écraser la chaleur.

Il faisait si chaud!


Marie la petite noiraude s’était faite blanche.
Blanche comme antireflets; tu sais, la neige qui renvoie, dure à pas craquer sous les regards…


Et quand Elle était arrivée, Marie s’était pris un coup de soleil!

Elle était grande, et claire, et ronde.

Elle ondulait de couleurs feux; comme ses cheveux, son sac.

Pas jolie. Non, non: belle. Infiniment belle et femme.


Marie la noiraude avait alors ouvert grand tous ses sens; oublié tout ce qui n’était pas se remplir.

Cela dura des heures.
Des heures à sourire et à rire…. avec le vent, l’air, le soleil, l’eau.

Des heures pour se réconcilier avec l’humanité toute entière, même anonyme; dans un regard, une intonation, des doigts à la bouche, un collier qui glisse; une œillade au serveur…


Marie la blanche noiraude avait fondu comme neige au soleil.

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Quelques temps avant ça, le petit chien noir et blanc n’était plus là; et c’était très grave. Katy pensait que peut-être c’était ça la mort; ne plus jamais sentir un coin de sa vie; l’avoir comme perdu?

Katy était une enfant du dedans; Eric était plus souriant, plus vif dans ses gestes aux autres.

Katy disait tout à Eric, parce que lui c’était l’aîné, le garçon de la famille. Lui il savait toujours la faire rire ou la faire pleurer; comme il voulait. Des fois il la prenait par le cou, l’aplatissait par terre, et lui disait en riant:
«C’est qui le maître?» et Katy finissait toujours par dire que c’était lui, et son frère lâchait son cou; et finalement ils riaient tous les deux.

C’était bien qu’Eric soit là.

Il fallait juste que la pluie cesse; que maman se lève; que le petit chien noir et blanc tourne de nouveau sur la place, comme la vie.

Et ça avait fini par arriver: d’abord une lumière blanche comme la brume était entrée dans l’appartement, avait éteint les couleurs de la télé; puis le ciel s’était ouvert, et du bon gros soleil était tombé partout.

D’un coup la petite place était pleine de gens; d’un coup on entendait la fontaine cisailler son eau depuis ses trois bouches tuyautées jusque dans la large poche à sept côtés, qui rigolait de lumières.

Eric avait dit à Katy: «Viens»; et ils étaient sortis.

La place se séchait, s’enroulait de soleil dont l’or lavait l’eau.

Les cafetiers sortaient bruyamment tables et chaises; les vieux roulaient vite sous la lumière les fauteuils à remplacer les jambes; les oliviers se redressaient; le monde sonnait.

Eric avait posé une main sur la margelle de la fontaine, et faisait tinter ses doigts sur les flaques d’eau qui se dépêchaient de rétrécir au fur et à mesure que la pierre se chauffait au ciel tout neuf.

C’est Katy qui avait entendu le furtif grincement de la porte du numéro trois. Elle avait tendu le doigt, et Eric avait accompagné son regard: le petit chien noir et blanc était là. Il trottait la tête haute, humait un pied d’olivier, faisait un long, long jet d’urine.

Eric et Katy ont souri : le temps était de nouveau en marche.
Demain serait de nouveau un autre jour, et maman allait guérir.

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Marie avait vécu et combattu si intensément chaque instant de sa vie, qu’elle était incapable de comprendre la déchéance ou son apparence; ce qui ressemblait à un décès d’humanité.

Marie la solitaire dégringola dans le passé des heures à vraie douleur, la tête penchée sur le bol fumant du café matin:
Elle avait de nouveau soif et faim; l’ancienne grande maison était à nouveau fouillée et pillée par les chasseurs de dettes; à nouveau trois hommes frappaient à sa porte: un commissaire de police, un serrurier et un huissie... et Eric
hurlait. A nouveau le banquier disait froidement à Marie qu’elle n’avait plus aucun moyen de paiement et plus un sou sur le compte, que son homme avait tout usé, et que des impayés s‘accumulaient.

Et c’était Noël, et les enfants n’avaient pour cadeau qu’une minuscule voiture de plastique et une poupée au corps mou.

Et à nouveau elle déménageait l’indispensable en une nuit, laissant le jardin, la table de ping-pong, les montagnes de livres, de jouets et d’habits. Le passé.

Marie soupira très fort, et elle savait que les larmes de misère étaient tout près; les mêmes que celles qui avaient bien failli la noyer après la mort du premier mari, il y avait si longtemps…

Alors elle tourna la tête, et son regard traversa les petits carreaux de la fenêtre juste à sa gauche, et se cogna au grand cri rouge du jour qui déshabillait la nuit, loin, loin au fond du ciel; et elle entendit la cloche enfantine qui sonnait six heures… et sa vraie vie de maintenant était à nouveau là, prête à éclore sur un jour neuf dont elle tiendrait seule les reines… et déjà c’était bon.

Marie alla rincer le bol sous l’eau brûlante, s’essuya soigneusement les mains au joli torchon qu’elle avait choisi un jour de soldes, et elle entra, comme on accouche, dans la chambre des enfants, pour les réveiller d’un baiser et s‘enfouir dans tout cet amour abandonné et confiant.

Marie la solitaire reprenait la bagarre, une boule d’or chaud au creux du corps.

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Dans sa mezzanine, ce rectagle d'ombre qui lui servait de chambre, l'Anonyme avait un vieux coffre rond. Le petit chien noir et blanc l'appelait l'armoire à secrets.... et ça faisait bien longtemps qu'elle ne l'ouvrait plus.
Peut-être même qu'elle l'avait oublié.

Une seule fois Chien l'avait vue l'entre bailler: c'était tout au début de leur vie ensemble, quand il ne lui était pas encore une présence pour de vrai; qu'elle le laissait vivre sur ses traces sans plus s'occuper de lui; un peu comme une chose de poils à qui elle refilait, avec à chaque fois sur les lèvres les mots qui craquelaient la douleur du dos si bas courbé, ce qu'elle se privait de son repas le soir.

Chien lui, n'oubliait jamais rien.
Ni ces festins trop maigres; ni l'amoncellement de jupes et d'os qui lui donnaient pour rien, juste parce qu'il était là; ni ce que contenait la malle, surtout le soir, quand il s'allongeait entre elle et le matelas de l'Anonyme posé par terre.
Et à chaque fois cette malle avait l'odeur des temps un peu moisis, comme la toile rouge vieux fixée dessus avec des baguettes de bois, perlées du passage des petits animaux qui habitaient là.
Chien savait le contenu de la malle: tous ces papiers, tous ces cahiers, tous ces carnets; tous mangés d'une petite écriture fine et penchée, qui n'en finissait pas de courir.
L'écriture remplissait la malle.
La malle enfermait l'écriture.
L'Anonyme avait bouclé au pied de son sommeil, sous les ferrures vieil or, la mémoire des mots tus à jamais.

N'empêche.
N'empêche que ce soir là justement, alors que l'Anonyme faisait à peine une bosse sous les couvertures dans tout ce froid qui à nouveau arrrivait si vite la nuit; ce soir le petit chien noir et blanc avait bien entendu, malgré les dents qui manquaient; malgré l'usure de la voix qui ne disait plus; malgré tout ce noir qui étouffait un peu:

"Pour que tu n'oublies pas je découperai l'encre. Et j'accrocherai tout cet amour comme des bandelettes dans le vent de tes cheveux."

Et puis plus rien.
Juste le silence qui soulevait à peine les couvertures.

Chien soupira. Sa grosse tête noire et blanche se posa lourd sur ses pattes de devant.
Et ses yeux grand ouverts restèrent dans la nuit à veiller le fragile de son Anonyme.

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Il sent le bois et l’ambre.

Il parfume le lit froid de solitude.


Chien peut te raconter que quand Mistral courait, fouissait, suait par tous les pores de l’air l’hiver, aux noirs temps de la nuit, ces temps où les malades vont plus mal, où les égarés de la terre meurent, ces temps glacés de peurs où même le rêve ne soulève plus l‘âme; ces temps, souvent, réveillaient l’Anonyme.

La sous-pente sentait juste le froid tellement grand que le noir en était comme étiré, éclairé. Même Chien grelottait sous son poil raz enroulé tout contre les pieds vieux et usés de tant de pas de vie de l’Anonyme.

Alors elle marmonnait, bougeait, craquait, désenroulait ses monceaux de couvertures, et tirait à elle, et enfilait, vite, furtif, un vieux chiffon banc réparé, rapiécé, usé, déformé, qui avait dû être un vêtement de coton, encore tout taché de peinture, qu’elle gardait toujours à portée de ses pauvres nuits sur le matelas de son lit.

Et Chien ne pouvait pas le nier: l’odeur de la pièce alors muait, chantait un air de musique basse de bois et d’ambre colorés de vert, appuyés de noir, qui parfumait le froid de leurs deux solitudes.

Et la vieille ne marmonnait plus, ne bougeait plus, recroquevillée jusqu’à son maigre nez tout contre le tissu. Et quand elle se rendormait, Chien voyait bien qu’elle ressemblait alors aux enfants fous de tous les amours du monde…
Elle enfin au centre; et la lumière partout autour.

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Mon maître… Oui, parce qu’il semble que nous ayons plusieurs noms: lui c’est mon maître et Eric; moi c’est Pirlo et «Le Gros»… Le gros… tu parles! Dans la rue j’arrive même pas au cul des vrais gros, de chiens!
Bon, mais là je ne suis pas venu te parler de moi, mais de lui: mon maître.
L’enfant blanc comme moi je l’appelle.
Blanc et si long maintenant dans le lit! Je ne sais pas ce qu’il a à changer sa taille tout le temps… mais il reste mon enfant blanc, malgré sa peau et ses cheveux comme une feuille d’automne.

C’est la nuit que j’aime le plus avec lui.
Parce que la journée… ben il s’en va avec son sac; et quand il rentre c’est câlin vite fait sur mes pirouettes à bonheur de lui… et zou.. l’ordi!
Je déteste l’ordi!
Pas la télé: Ah la télé! moi bien coincé au douillet de mon maître et de celle qui n’a  qu’un seul nom: maman; maman qu’il l’appelle.
… Sur le presque vieux canapé vert, ils me papouillent tous les deux.… même que des fois ça tourne à bagarre… Folie! Folie de rires et de grognements!

Mais le soir, après l’ordi (ou la télé), il me prend dans ses bras, mon maître, comme je l’ai vu faire avec le bébé qui vient quelques fois ici.
Et il m’emmène au lit.
Toujours il me pose contre sa tête, sur l’oreiller. Parce que souvent il a à me parler; à dire les mots de ses maux d’enfant; d’enfant blanc trop petit blessé; trop vite grandi dedans.
Et il me litanie doucement le collège; et son père: ses deux sujets bleus quand la chambre de nuit nous protège.
Le collège à petits cons aux blagues impubères et vulgaires.
Le père et son désamour, son manque des câlins et des rires à grandir.
L’enfant blanc pleure un peu, quelques fois; et moi je lèche son visage translucide de larmes à goût de sel.

Mon maître… mon amour! Si tu savais comme je te garde… comme c’est moi ton maître à pas peurs; pas pleurs…
Et quand enfin il s’endort, son visage entre mes pattes, je reste les yeux ouverts à guetter le collège, le père… et la nuit.
Comme cette nuit où au milieu de tout le noir il s‘était levé.
Et sans rien y voir il barbouillait de gros feutre noir tous ses visages épinglés en photos aux murs de la chambre…

Quand il somnambule, l’enfant blanc, moi j’attend; avec tous mes yeux sur lui; et mes oreilles; et mon bout de queue; prêts à l’heureux rendormi… J’attends qu’il se recouche comme  un pantin malheureux. L’enfant blanc.

Et tant pis si le jour il ne me sort pas assez souvent; pas assez longtemps, pour que j’évacue mon corps.
Et tant pis si quand maman n’est pas là il oublie mon repas sur le frigo.
Tout le jour aussi, moi je l’attends. Je l’attends en dormant sur le canapé vert, pour rattraper toutes les nuits à veiller son fragile d’enfant blanc.

Moi, Le Gros, le Pirlo, je sais bien que je suis son âme d’air à des fois donner couleur à son transparent.

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Le rire aigrelet d’une cloche tout près l’avait réveillée. Ses cheveux bruns et courts semblaient bien rangés sur l’oreiller à rayures oranges et bleues. Son petit visage maigre et pâle, sa bouche fine, son regard violent de tout son passé, faisaient comme une tache dans la pénombre de la mezzanine qui lui servait de chambre sous le toit; et même la lumière de la lucarne qui donnait sur la cage d’escalier de l’immeuble n’arrivait pas à éclairer la pièce.

Marie ouvrit les yeux et se mit à penser.

Quand une femme pense, c’est d’abord à ses amours; et les amours de Marie étaient ses deux enfants.
Au silence inodore et froid qui grimpait des trois pièces jusqu’à sa sous-pente, elle devina qu’ils étaient dehors.
Ses enfants avaient vécu du dur; du qu’on prend avec toute sa force pour passer par-dessus; et à cause de çela la mère savait qu’ils n’attendaient pas la vie: ils la bâtissaient.

Marie était rarement malade. La maladie lui était comme une honte. Elle n’y comprenait plus le temps et plus l’heure.

Marie attendait ses enfants et la guérison.

Pour se reposer sans fermer les yeux, Marie regardait chaque objet de la chambre: toutes ces petites choses qu’elle avait posées là, exactement à leur place. Personne ne pénétrait jamais dans ce lieu. Même les enfants; c’était une sorte d’accord non dit et toujours présent: la chambre de maman était comme maman: on n’avait pas le droit d’entrer.
Elle retourna ses courbatures de fièvre dans le lit; soupira; poussa la couette orange et bleue comme l’oreiller, puis s’en recouvrit bien vite: il faisait frais dans l’appartement vide; frais dans la vraie vie d’en bas.

Demain il faudrait vraiment qu’elle sorte son petit corps du douillet cotonneux qui lui faisait une tente contre le reste du monde depuis six jours. Demain, quoi qu’il arrive, elle serait guérie.
Et elle demanderait à Eric de prendre un vrai bain; et elle rangerait un peu la chambre des petits, l’envahissement désordonné et doux de Katy.

Marie se disait qu’il leur aurait fallu un chien. C’est bien un chien pour des enfants; surtout quand la maman est si longtemps au travail.
Ca aide à ouvrir un jeu sur l‘ennui; à rire; à se promener sous la pluie; à apprendre à prendre soin.
C’est important pour un enfant, de savoir prendre soin.

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Erik maintenant il est grand. Il est parti de chez Marie depuis bien longtemps.
Il cherche des maladies à guérir avant l’enfant, dans des œufs de mouches; il semblerait que les mouches c’est un peu comme les humains…. Il fait des conférences; il parle toujours en anglais; il est très connu… Il paraît.
Il vit dans l’immense jardin de beau-papa et de belle-maman, avec sa femme et ses deux enfants. Dans la neuve maison construite pour eux.
Tellement neuve depuis tant d’ans, que l’Anonyme n’en a ni le numéro de téléphone ni même l’adresse; même pas un bout de photographie.
Et puis qu’est-ce qu’elle en ferait, elle, sans fils pour la voix ou l’écriture; sans vrai souvenir à relier les uns aux autres?
Elle a juste, ça aussi Chien le sait, posé à côté de la malle aux secrets, un joli cartable de cuir. Neuf. Un cuir roux, doux, plein de vieilles poussières. Tout neuf.
Chien avait vite compris qu’il n’avait pas le droit d’y poser son nez à reniflures.
Il sait quand même. Une fois suffit, avec les animaux.

Cartable cadeau de Noël qu’Erik n’était jamais venu chercher….

Elle grince l’Anonyme, en allumant la petite loupiote rouge des matins déjà trop froids dans le nez quand on respire. Elle grince et gémit un  peu; un peu plus que les autres matins: ses mains sont écaillées du rouge de l’eau si froide à laver les escaliers des autres... ça brûle, ça craquelle; en plus des os raides et ridés de travail.
En plus de l'image, là, au réveil : son brun Erik grand qui regardait partout sauf vers elle.
Peut-être riait-il un peu?
Des fois, même, elle se demande s’il lui appellerait secours, amour, les gestes et la tendresse, en cas de malheur?

Chien a aidée l'Anonyme comme il a pu, avec son regard sur elle: Chien lui a souri; mais elle n’a pas vraiment vu, la vieille; toute empêtrée de mémoire soudaine; de mémoire sans chemin où aller et venir en souvenirs.
Chien n’ose pas s’approcher trop et donner un rapide coup de langue (presque pas, tu vois… juste pour effacer) à l’eau qui brille depuis l’œil enfoui, perdu dans le trou gris de tous les silences, jusqu'à cette vieille et dure ride, là, au coin du silex de la lèvre de son Anonyme.
… Elle l’aurait envoyé valdinguer d’un coup de patte habitué de solitude; c’est sûr!…

L’Anonyme ne gémit plus.
Sa bouche ne fait même plus le trait vivant du visage.
Elle grince ses os sur la descente rude de sa soupente.
Pour une fois Chien n’est pas en bas à l’attendre, regard levé, moignon de queue frémissant: il est encore le cul sur le monceau de couvertures du lit par terre; à pleurer dedans, en silence.
Pour Elle.
Pour toutes ces larmes pas vomies; dans tout ce temps jamais crié, même pas dit, de l’Anonyme. Seule. Vieille.

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L’hôtel qui fait toujours la marche entre une gare et sa ville, était ici enguirlandé de néons jaunes et verts. Rien de plus laid, bêtement sinistre.
France poussa quand même la porte en verre dépoli et humide de nuit. Dedans il faisait chaud, et ça sentait comme dans tous les hôtels du monde : un espèce de moisi à moquette.
Il y avait un grand mec chauve à l’accueil. Pas trop propre, apparemment; ce devait être, encore, le veilleur de nuit.
Il regardait France avec un drôle d’air, comme s’il n’arrivait pas à se souvenir d’elle. France fit comme si de rien; que c’était normal ces yeux de pieuvre glauque sur elle, et elle demanda une chambre. Le mec lui dit oui, mais qu’elle ne paierait que le  lendemain, parce qu’il était le veilleur de nuit et qu’il n’avait pas le droit d’encaisser.
France secoua la tête, prit la clé moite de la main trop blanche et trop molle de l'homme, et fila dans l’escalier.

Normal, l’escalier : étroit, moquette rouge et tachée, barres de faux cuivre pour faire doré à chaque marche.

Le couloir vers sa chambre était vide à peine brouillé de veilleuses jaunes.

D’un coup une déferlante de chasse d’eau inonda l’espace comme une vague indécente. France se précipita vers la porte de la chambre marquée 115, pour ne pas avoir à rencontrer l’utilisateur des toilettes... Pas assez vite! Au moment où elle allait  ypénétrer, sa bulle à respirer toute seule fut lentement déchirée par une respiration en poussières de poumons.

Regard irréfléchi, furtif, de biais sous les cils: c’était un gros homme poussif, ventre devant, charentaises délabrées aux pieds, tricot de corps taché et dégringolant sur long caleçon marron qui n’arrivait pas à remonter jusqu’au nombril dilaté.
France baissa les yeux, et son visage était absent, comme si jamais de la vie elle n’avait entendu une chasse d’eau ; ou même su que quelqu’un la frôlait. Elle s’enferma dans la chambre 115. Ca commençait vraiment mal…
France détestait les hôtels parce que l’impression de solitude y est enfermé au milieu d’inconnus qui salissent le silence de leur impudique intimité. Ici il y avait  eu en plus le veilleur de nuit et l’homme aux toilettes dont elle entendait qu’il claquait, sur une dernière expiration sifflante, la porte de la chambre contigüe à la sienne.

France était une sorte d’associale qui n’acceptait les autres que s’ils ne se frottaient pas à sa vie; que quand elle pouvait les respirer sans qu’ils ne se doutent de son existence; que quand il n’y avait aucun danger qu’ils la pénètrent.

Elle posa son sac à dos par terre, s’assit sur le lit à l’inévitable dessus  vert à vagues et à franges, et ses lèvres se mirent à bouger toutes seules.

Puis elle se leva, poussa une porte en plastique qui s’ouvrit en accordéon, et se lava vigoureusement les mains, debout dans le minuscule triangle qui servait de salle de bain... Pas de toilettes…
Ensuite elle tira loin de l'unique fenêtre le rideau accordé aux néons de l’enseigne : grosses fleurs vert sombre sur fond vert clair; souleva le loquet qui fermait deux vieux volets de bois… et son regard s'envahi de la ville scintillante en bas, du ciel si loin, si noir, allongé par dessus tout un silence immobile. Enfin France était seule, et tout ce temps endormi, si près et si loin, gomma d’un coup passé et avenir. Elle eut un long frisson, comme si un orage évacuait son corps et mettait un rire sous sa peau.
Au bout du ciel il y eut une déchirure opale, et elle sut que le drap de la nuit allait se froisser et pousser le jour dehors.
Elle resta à la fenêtre ouverte jusqu’à ce que le ciel se mit à saigner; jusqu’à ce que l’indécent grondement des machines à laver les saletés des hommes de la ville écorchent le silence.
Alors elle s’allongea toute habillée sur le couvre lit ; et s’endormit sans s’en rendre compte.

France avait quarante deux ans; elle était petite, brune, mince, avec un visage trop aigu, sans paupières, et juste de longs cils pour ranger des yeux trop noirs.
Quand elle dormait on aurait dit une madone; quand elle regardait on aurait dit un enfant ou un fauve: c‘étaient ses yeux qui décidaient.

Et le téléphone portable qui ne la quittait jamais la réveilla.

Il faisait presque nuit, et d’abord France crut qu’elle s’était assoupie quelques minutes: par la fenêtre ouverte le ciel commençait à éteindre la chambre. C’est alors qu’elle se rappela s’être couchée dans le cri sanglant de l’aube...

Elle avait dormi presque tout le jour.

France s’assit, passa ses deux mains partout dans ses cheveux courts pour les secouer, et répondit au téléphone.
Une voix d’enfant disait Maman. France sourit et se mit à chuchoter.

Après, on l’avait vue dans la basse ville de Toulon, un peu hésitante, un peu à la dérive, comme quelqu’un qui marche vers rien.

Quand enfin elle fut sur une petite place avec une fontaine à sept côtés; avec des oliviers courts et silencieux; avec un immeuble numéro trois qui portait tout en haut de petits carreaux liquides de l’or mourant du soleil, France sourit - du même sourire qu’à la voix d’enfant dans le téléphone tout à l‘heure. D’ailleurs elle prit son portable, et on l’entendit parler doucement.

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Eric rentrait de lécole, ses cheveux bouclés en vrac autour dun visage maculé de réflexions et de jeux, son cartable sans formes claqué sur le dos, une main serrant une main de Katy, si petite, si fine, si pâle à côté de son frère.

Eric vit France avant Katy, et il sarrêta net.

Une inconnue ; quelquun quon navait jamais vu ici et qui ne ressemblait en rien à une touriste, ouvrait la porte du numéro trois avec une vraie clé, et disparaissait dans la bouche noire de lentrée ; comme si cétait normal, comme si ça avait toujours existé.

Involontairement ; instinctivement, les deux enfants cherchèrent des yeux le petit chien noir et blanc… Il nétait pas sur la place.

Dès quils furent à la maison, les deux enfants sinstallèrent, avec le goûter que maman avait préparé, devant lune des fenêtres ; à épier la place.

Le monde habituel vaquait, seul ou en bavardant ; accompagné de sac, de mallettes, denfants ; de chiens. Il ny eut rien danormal, rien qui ne rappelât pas le passage dun jour ordinaire sur un autre jour ordinaire.


Marie était maintenant rentrée ; Erik et katy étaient encore assis par terre devant la télé de l‘attente. Marie savait que la télé effaçait aux enfants le bruit de son absence, et que la vie vraiment, ne pouvait reprendre le temps qu’après le retour de maman à la maison.

Elle voulut fermer les volets : le vent charriait maintenant tellement de froid, quelle avait envie de calfeutrer sur elle et ses petits lintime de la nuit presque close.

Ce fut en penchant le buste dehors, pour aller chercher loin sur le mur le mini volet pliant-dépliant, que Marie vit une femme brune et vive sortir du numéro trois avec un petit chien noir et blanc à son côté.

Marie avait déjà vu ce chien sans vraiment le voir ; comme on fait pour tout ce qui nappartient pas à sa propre existence, mais qui existe tous les jours.

Et pourquoi donc cette femme, là, cette femme au chien…

Ce fut comme un coup de poing à lâme?

Comme un revers de vie?

Comme si elle la connaissait depuis si longtemps?

...Et que le temps de Marie était arrêté, elle une main sur chaque volet?

 

Et des paquets dair glacé tombaient en vrac dans la pièce.

Katy dit Jai froid.

Marie secoua la tête, ferma les yeux, reprit ses gestes dans un sursaut… enferma sa demeure sur leur vie à tous les trois... avec le sentiment de laisser quelque chose à elle sur la petite place où déambulaient un chien et une fine femme brune…

Femme souvenir de Rien.

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C’était un jeudi tôt d’hiver.
Quai vide, opaque de l’entaille à l’est d’un jour bleu de vent.
Marie grimpe rapidement dans le train qui arrive de Nice.
Quelques bruits de voix à l’installation des habitués, puis juste la respiration du long tube d’air qui emmène le voyage.
Une fille blonde dort repliée sur ses jambes.
Un jeune gars caché sous un bonnet de laine s’est éteint, des écouteurs sertis aux oreilles.
Quelques livres s’ouvrent à la page d’hier.
Une conversation de travail s’effiloche  du bout du wagon jusqu’à Marie qui claque les touches de son petit ordi... il a du mal, l’ordi, à cause du roulis et des soubresauts que font les rails : les lettres s’affolent et s’installent n’importe où dans les mots, dérapent ce qu‘ils auraient à dire.

Les écrans des fenêtres isolent les images du monde : la mer file, inanimée ; les arbres allument et éteignent des taches, ombres sursautées ; les tunnels coupent le jour qui d‘un coup blanchit l‘espace dans ce temps à rien, cette heure de voyage vers le boulot. Un temps qui ressemble à une faille du rythme des montres qui ne passent pas l’heure à la même cadence que dans la vraie vie.

Traversée monocorde et suspendue entre passé et futur de tous ces gens enfermés ensembles ; et seuls ; encore blottis dans le point d’interrogation de ce que sera aujourd’hui.


Et voilà, la violente lame de vent, poussée par le train qui avait percé le calme vide des rails, l’avait toute refroidie, bousculée, ébouriffée dedans ses rêves. Ses cheveux humides séchaient en épis fous autour de sa tête, et la douce attente presque printemps de ce matin n’existait plus. Il ne restait que du gris ; et l’écho monstrueux du train qui tiraillait encore derrière la tête ; qui effaçait le souvenir ocre et rose, tendre et lumineux, de la rêverie de France.
Et tout le froid agonisant de l’hiver infiltrait, bourrait ses vêtements.
Même la vasque d’or clair entre les lourds nuages de  pluie à l’Est s’en était refermée.

France était sur le quai de Marseille pour aller à Toulon... pour aller chercher des souvenirs d’avant ; des repères pour aider la vie...

Parce que France ne se rappelait plus vraiment de ce  passé là ; d’il y avait plus de dix ans maintenant.
Il lui en suintait à l’âme comme de l‘intime ; une mémoire d’enfants bruns rieurs ; un calme d’écriture à côté de petits carreaux ; un temps au rythme du glouti d'une fontaine ; une odeur de peinture et de livres…

France avait était malade, longtemps, mais personne ne le lui avait dit.

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L'Anonyme est cabossée, mutilée, percée.

L'Anonyme n'est plus qu'une cicatrice vide.

Et cela réveille bien souvent sa nuit ; cette petite mort du sommeil où les rêves ne peuvent être empêchés et tus.

 

Cette nuit là, peut-être plus solitaire qu'une autre, plus fragile, ses amours l'avaient dépouillée encore une fois. Amours blessés qui ne lui avaient laissé que des enfants sans pères qu'elle avait élevés, houspillés, torchés... Adorés...

Les enfants perdus.

Et son corps tremblé l'avait réveillée de tout ce froissé vécu, cogné... jusqu'en son ventre gonflé d'un bébé...

Cette nuit là.

 

Dans le silence de tous les dénuements, ses mains craquelées caressaient le noir et sa solitude.

Et elle ne criait même plus à l'éveil du cauchemar : c'était presque quotidien cette souffrance.

Et le petit chien noir et blanc à ses pieds ne lui léchait pas la consolation au vieux et maigre visage : il ne fallait surtout pas qu'elle se pique au poignard des larmes de mémoires.

Alors chien écoutait humblement l'Anonyme bousculer sa maigreur sous ses tas de chiffons ; gargouiller un grincement.

Puis il veillait avec elle, heures de silence sur heures de silence, sans un mouvement... avec juste les trous noirs des yeux de la vieille piqués sur son néant.

 

Ut le 26/11/2009

 

Par L'Anonyme - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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